Ua Huka, petite île des Marquises aux plateaux arides et aux chevaux en liberté, s’apprête à devenir le cœur battant du Matavaa o te Henua Enana 2025, du 15 au 19 décembre. Au programme : chants, danses, kaikai, artisanat, tatouage et rencontres qui réuniront les six îles de l’archipel pour célébrer la fierté d’être marquisien, sous le thème « Haakāìè ». Tandis que les dates approchent, les vallées s’animent : les écoles se transforment en lieux d’hébergement, les tohua se préparent, les groupes répètent tard dans la nuit et les familles comptent sur le festival pour compléter des revenus souvent fragiles.
Car à Ua Huka, le Matavaa est pensé d’abord comme un festival « des Marquisiens pour les Marquisiens » : un temps fort pour transmettre la langue, les gestes de la sculpture et du tressage, les motifs du matatiki ou les chants de chaque île aux plus jeunes, bien avant d’être un produit d’appel touristique. [web:15][web:32] Sous l’impulsion de Ranka Aunoa, premier adjoint au maire et président du comité organisateur, la commune rappelle que l’enjeu est autant identitaire qu’économique : permettre aux familles d’héberger, de cuisiner, de vendre leurs œuvres et de montrer leur fierté aux délégations venues de Nuku Hiva, Hiva Oa, Ua Pou, Fatu Hiva et Tahuata.
Cette ambition locale doit toutefois composer avec une logistique lourde pour une petite île : rotations supplémentaires des navettes maritimes de la CODIM, nouveau point d’accostage du Kaoha Tini à Hane, vols renforcés entre Nuku Hiva et Ua Huka, sans oublier l’escale exceptionnelle de l’Aranui 5, qui débarquera en une journée des dizaines de passagers venus vivre le festival. [web:13][web:25][web:69] Entre accueil des visiteurs, contraintes de biosécurité et préservation des sites, Ua Huka cherche ainsi un fragile équilibre : faire du Matavaa un moteur pour les habitants de l’archipel, sans renoncer à la protection de son environnement ni à l’esprit profond de la fête. [web:16][web:63]
Dans les villages, la mobilisation des familles, artisans et danseurs
À quelques semaines de l’ouverture, la préparation du Matavaa 2025 se joue autant à Ua Huka que dans les autres îles marquisiennes. À Hiva Oa, des réunions de coordination rassemblent danseurs, musiciens et couturières, tandis que les délégations peaufinent leurs chants de bienvenue et leurs chorégraphies. Dans les vallées de Ua Pou, les répétitions occupent les fins de journée, entre coups de pahu et ajustement des costumes, avec un même objectif : arriver à Ua Huka avec des groupes soudés, prêts à représenter leur île.
Sur place, à Ua Huka, la mobilisation des familles est tout aussi visible : les fare sont réaménagés pour accueillir des dormeurs supplémentaires, les cuisines s’organisent pour préparer kaikai en grande quantité et les écoles se transforment en espaces d’hébergement collectif. Pour beaucoup de foyers, le festival est une occasion rare de compléter des revenus grâce à l’accueil, à la confection de plats traditionnels ou à la location de véhicules et de bateaux. Les sculpteurs, tresseuses et tatoueurs attendent également le Matavaa comme un temps fort : ils ont accumulé sculptures, tapas, colliers et motifs, misant sur la présence des délégations et des visiteurs pour vendre, mais surtout pour expliquer leurs gestes aux plus jeunes.
Au-delà des chiffres, le festival est perçu comme un moment de transmission intergénérationnelle. Dans les familles, les grands-parents révisent les paroles des himene avec les enfants, les adolescents rejoignent les groupes de danse pour la première fois et les adolescents de l’archipel découvrent Ua Huka, parfois inconnue jusqu’ici. Cette dimension mémorielle et symbolique fait écho au lien fort qui unit déjà les Marquises à l’imaginaire culturel polynésien, que l’on retrouve par exemple dans les récits d’artistes venus chercher l’inspiration dans l’archipel, comme le rappelle l’article « Jacques Brel : son histoire aux îles Marquises » sur Tahiti Presse.
Transport, croisières et gestion des flux : un équilibre à trouver
Pour une petite île comme Ua Huka, accueillir un Matavaa implique une logistique fine. La CODIM coordonne des rotations supplémentaires de ses navires inter-îles, avec notamment le Kaoha Tini qui accoste désormais à Hane grâce à un aménagement spécifique, afin de faciliter le débarquement des délégations et du matériel. Les communes marquisiennes mobilisent également leurs propres moyens pour acheminer les groupes, tout en respectant les contraintes de sécurité en mer, de carburant et de calendriers scolaires.
À cette logistique locale s’ajoute la dimension des croisières et du tourisme international. L’Aranui 5 a programmé une rotation spéciale pour le Festival des Arts des îles Marquises, en mettant en avant la possibilité pour ses passagers de vivre une journée au cœur du Matavaa : débarquement à Ua Huka, participation aux spectacles, visites guidées et achats d’artisanat. D’autres navires de croisière ou voiliers de passage profitent eux aussi de la visibilité du festival pour proposer des escales, ce qui augmente la pression sur les sites naturels et les infrastructures limitées de l’île.
Cette montée en puissance touristique pose des questions bien identifiées en Polynésie française : comment profiter de la manne économique des croisières sans saturer les villages, dégrader les tohua ou banaliser un événement avant tout culturel ? Les autorités marquisiennes travaillent sur des mesures de répartition des flux, de contrôle des déchets et de sensibilisation des visiteurs pour préserver le lagon, les plateaux et les sites archéologiques. Ces enjeux résonnent avec les réflexions déjà engagées au niveau du pays sur l’encadrement des navires de croisière, détaillées dans l’article « Croisières en Polynésie : boom économique et défis écologiques » publié sur Tahiti Presse.
Préserver les sites et l’esprit du Matavaa
Au-delà de la fête, Ua Huka doit protéger des sites culturels et naturels qui font la singularité des Marquises. Les tohua, marae et vallées choisis pour accueillir les cérémonies sont au cœur des démarches de valorisation portées à l’échelle de l’archipel, notamment dans la perspective de l’inscription des Marquises au patrimoine mondial de l’UNESCO. La CODIM accompagne ainsi les communes dans la restauration de certains sites, la mise en place de panneaux explicatifs en reo marquisien et en français, et l’élaboration de plans de circulation pour limiter l’érosion des sols ou les piétinements répétés.
La question environnementale est omniprésente dans les préparatifs du Matavaa 2025. Les autorités communales et les services de l’État insistent sur la biosécurité à l’arrivée des navires, la gestion des déchets durant le festival et le maintien de statuts sanitaires sensibles pour l’île, qu’il s’agisse de la faune, de la flore ou du cheptel. Des actions de sensibilisation sont menées auprès des délégations et des visiteurs, en rappelant par exemple les règles à respecter pour les pique-niques, le camping et la circulation sur les sentiers.
Pour les organisateurs, le Matavaa doit rester un événement qui renforce le lien entre culture et protection du fenua. De nombreux acteurs locaux plaident pour un modèle où l’économie générée par le festival sert à financer des projets de préservation, de collecte de mémoire orale ou de rénovation des sites, plutôt qu’à accroître la simple capacité d’accueil touristique. Cette réflexion rejoint les débats plus larges sur le tourisme responsable en Polynésie française, déjà analysés dans l’article « Polynésie : défis pour un tourisme respectueux du fenua », auquel les lecteurs de Tahiti Presse peuvent se référer pour comprendre le contexte global.
Ua Huka, laboratoire d’un festival pour l’archipel
En accueillant pour la première fois le Matavaa o te Henua Enana, Ua Huka devient un véritable laboratoire à l’échelle des Marquises. La petite taille de l’île oblige à inventer des solutions concrètes pour loger, transporter et nourrir les délégations sans dénaturer les lieux, tout en faisant en sorte que les retombées bénéficient d’abord aux habitants. Cette configuration donne au festival une tonalité plus intime que certaines éditions précédentes, en renforçant les échanges directs entre familles, artisans, danseurs et visiteurs.
Pour les Marquisiens, l’enjeu est aussi symbolique : montrer qu’un grand événement peut être conçu à partir des besoins des communautés insulaires, et non uniquement en fonction des attentes des tour-opérateurs ou des croisiéristes. Les discussions autour du Matavaa 2025 nourrissent d’ailleurs une réflexion plus large sur l’avenir du tourisme dans l’archipel, entre envie de partager la culture et nécessité de préserver les équilibres sociaux et environnementaux. Cette tension entre opportunités économiques et préservation du mode de vie insulaire fait écho aux interrogations soulevées à l’échelle du pays dans l’article « Croisières en Polynésie : boom économique et défis écologiques ».
À quelques jours du coup d’envoi, une certitude se dégage : si le Matavaa 2025 attirera des visiteurs de tout le fenua et d’ailleurs, il reste d’abord le festival d’un peuple pour lui-même. Aux Marquises, beaucoup y voient l’occasion de rappeler que la culture n’est pas seulement un spectacle, mais un lien vivant entre les générations, les îles et les paysages du fenua – un lien que Ua Huka entend honorer à sa manière.