À Bora Bora, silence dans le lagon

À Bora Bora, silence dans le lagon

À Bora Bora, le lagon bleu n’est plus seulement un symbole de rêve : il devient un territoire protégé. Le premier rahui intégral de Polynésie française y interdit toute activité nautique pour redonner vie aux écosystèmes menacés. Un pari inédit entre science, culture et communauté.

Depuis quelques mois, la « perle du Pacifique » vit une révolution silencieuse. Sous la surface de son lagon mondialement célèbre, un changement majeur se met en œuvre : la création du premier rahui intégral de Polynésie française. Une zone de 700 hectares protégée, où la pêche, la navigation motorisée et même les activités touristiques sont désormais proscrites. Objectif : donner un second souffle à un milieu marin fragilisé par un demi‑siècle de surexploitation.

À l’origine de cette décision historique, le maire Gaston Tong Sang et son équipe municipale ont fédéré la population autour d’un projet inédit. Car à Bora Bora, où cohabitent pêcheurs, prestataires touristiques et habitants, la concertation était essentielle. Soutenu par la DIREN et le laboratoire scientifique du CRIOBE, le rahui a été élaboré en s’appuyant sur les connaissances traditionnelles et les données scientifiques recueillies depuis plus de vingt ans. « Ce que nous faisons ici, c’est un acte de réconciliation entre l’homme et la mer », résume Terena Hargous, cheffe de projet “espaces naturels”.

Le constat était préoccupant : poissons de plus en plus petits, disparition des bénitiers, pression continue des 700 bateaux recensés dans la baie. Pour David Lecchini, chercheur au CRIOBE, « la surpêche n’était qu’une partie du problème : les nuisances sonores et la fréquentation touristique déstabilisent aussi les comportements naturels des poissons ». Depuis l’adoption du rahui, le silence s’est installé dans la baie de Matira, symbole de cette renaissance écologique.

Mais le rahui n’est pas qu’une mesure environnementale. Il renoue avec une tradition ma’ohi ancestrale — celle du respect des cycles naturels et du partage des ressources. Sur l’île, nombreux sont ceux qui y voient un exemple à suivre : un modèle de gouvernance partagée où le savoir des anciens, la science des chercheurs et les choix collectifs dessinent une autre voie pour la Polynésie de demain.

Bora Bora étranglée par son lagon : le réveil écologique du fenua

La « perle du Pacifique » subit depuis plusieurs décennies une pression croissante sur son écosystème. En cinquante ans, la population a été multipliée par six ; plus de 700 embarcations naviguent aujourd’hui dans son lagon. Conséquence : les poissons se raréfient, les bénitiers disparaissent et le bruit des moteurs perturbe la reproduction de la faune marine. Pour limiter ces effets, la commune lance le premier rahui intégral de Polynésie française. Cette zone de 700 hectares devient un sanctuaire où toute activité nautique est désormais strictement interdite.

« Bora Bora redevient une école du respect marin », résume le rapport du CESEC 2025, qui encourage la gouvernance durable des lagons polynésiens.

Piloté par le maire Gaston Tong Sang et appuyé par le CRIOBE, le projet marque une étape décisive : celle d’un changement collectif où la protection de la ressource devient une responsabilité commune.

  • 700 bateaux recensés dans le lagon ;
  • 23 ans de suivi scientifique continu par le CRIOBE ;
  • Une concertation impliquant Églises, pêcheurs et prestataires.

Cette volonté locale rejoint les conclusions du dernier rapport du CESEC 2025, qui alertait déjà sur la fragilité du patrimoine marin polynésien et la nécessité de renforcer les mesures de gouvernance communautaire. Bora Bora illustre désormais la mise en pratique concrète de ces recommandations, en ancrant la décision environnementale dans la culture du partage ma’ohi.

Science, coutume et habitants : les forces qui ont uni Bora Bora pour sauver son lagon

À différence d’autres réserves, le rahui de Matira est né d’un processus participatif sans précédent. Villages, Églises, associations et professionnels du tourisme ont façonné ensemble les contours de cette protection intégrale. Dans un archipel où la mer nourrit les familles autant qu’elle attire les visiteurs, la réussite du projet réside avant tout dans le dialogue.

Le CRIOBE, dirigé localement par David Lecchini, surveille depuis 2002 la biodiversité marine : comptage des espèces, étude acoustique du lagon et contrôle de la qualité des eaux. Pour Terena Hargous (DIREN), « ce sont ces données scientifiques croisées aux savoirs ma’ohi qui ont rendu le compromis possible ».

« Le mot rahui, c’est donner une chance à la vie », rappelle Anatole Teraaitepo, vice-président de l’association Ia Vai Noa No Bora Bora.

Ce projet s’inscrit dans la continuité des actions locales qui préservent l’équilibre entre vie communautaire, culture et nature. Comme le met en lumière l’article “Bora Bora au quotidien”, cette île s’attache à conjuguer traditions, tourisme responsable et respect des récifs coralliens, pilier économique et identitaire du fenua.

Dans les eaux de Bora Bora, un rahui qui change tout

Depuis le mois de juin, le rahui s’applique à la lettre : plus de pêche, de jet skis ou de plongée. Les chercheurs du CRIOBE annoncent déjà des indicateurs encourageants : retour progressif de la faune dans les zones récifales et apaisement acoustique du milieu. Pour Patrick Mahuta, prestataire touristique, « le silence, c’est ce qu’on avait oublié ». Afin de garantir le respect du périmètre, un comité de suivi local contrôle les infractions et régule les autorisations pour la recherche scientifique.

Cette initiative locale trouve écho dans la vision globale d’un territoire marin exemplaire. La Polynésie française, déjà reconnue comme un sanctuaire mondial unique de biodiversité, démontre qu’il est possible d’allier protection et développement durable à l’échelle des îles, en s’appuyant sur la science et les usages coutumiers.

Tetiaroa, Bora Bora : les îles qui inspirent la Polynésie de demain

Si Bora Bora montre la voie, d’autres territoires du fenua s’inspirent de son exemple. À Tetiaroa, le travail du Brando et de la Tetiaroa Society a prouvé qu’il était possible de concilier économie, recherche et écologie. Les deux îles partagent un même credo : la mer ne se protège pas seule, elle se gère collectivement. Les scientifiques évoquent aujourd’hui un futur « archipel des bonnes pratiques » à travers lequel chaque lagon deviendrait une vitrine d’innovation durable.

Île Surface protégée Partenaires clés
Bora Bora 700 ha CRIOBE, DIREN, commune
Tetiaroa 1 200 ha Tetiaroa Society, The Brando

Le choix de Bora Bora fait écho à d’autres réussites polynésiennes, à l’image du modèle de Tetiaroa et de la Tetiaroa Society, où la science et la tradition se rejoignent au service d’un lagon vivant. Ces exemples combinent innovation et savoirs anciens, traçant le chemin d’une “économie bleue” polynésienne fondée sur la transmission et la sobriété.

Et si Bora Bora devenait le visage d’une Polynésie exemplaire ?

Au-delà de l’enjeu écologique, le rahui repositionne Bora Bora sur la carte mondiale du tourisme responsable. Soutenue par Tahiti Tourisme, la commune veut désormais faire de son lagon un modèle de partage et d’émotion, en harmonie avec les principes du développement durable. Cette approche participative séduit : d’autres communes comme Fakarava ou Raivavae se disent prêtes à suivre cette voie.

Pour Gaston Tong Sang, « le rahui n’est pas un frein, mais une promesse : celle d’un lagon qui vivra encore dans cent ans ». Dans le monde entier, Bora Bora devient ainsi le symbole d’une Polynésie qui agit, innove et donne la parole à sa population.

Au-delà du cadre écologique, Bora Bora s’affirme comme vitrine d’un tourisme conscient. Cette orientation rejoint les réflexions abordées dans “Polynésie : défis pour un tourisme respectueux du fenua”, où acteurs publics et privés s’interrogent sur les limites d’un modèle économique plus responsable, centré sur l’émotion et la préservation de l’environnement.

À propos de l'auteur :

Hina
Hina Teariki

Hina Teariki est une journaliste polynésienne de 38 ans, née et élevée à Papeete. Diplômée en journalisme de l'Université de la Polynésie française, elle a commencé sa carrière en 2008 comme pigiste pour divers journaux locaux avant de rejoindre Tahiti Presse en 2010. Passionnée par la culture et l'environnement polynésiens, Hina s'est spécialisée dans les reportages sur le développement durable, le changement climatique et la préservation des traditions locales. Elle est connue pour son style d'écriture engagé et ses enquêtes approfondies sur les enjeux sociaux et écologiques du fenua.

Hina Teariki est une journaliste polynésienne de 38 ans, née et élevée à Papeete. Diplômée en journalisme de l'Université de la Polynésie française, elle a commencé sa carrière en 2008 comme pigiste pour divers journaux locaux avant de rejoindre Tahiti Presse en 2010. Passionnée par la culture et l'environnement polynésiens, Hina s'est spécialisée dans les reportages sur le développement durable, le changement climatique et la préservation des traditions locales. Elle est connue pour son style d'écriture engagé et ses enquêtes approfondies sur les enjeux sociaux et écologiques du fenua.

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