John Teariki, chef traditionnel et député de Moorea (1961-1967), incarne le virage du fenua face au nucléaire et à l’autonomie. Propriétaire terrien engagé, il est influencé par son entourage et par la culture biblique protestante, passant de l’acceptation à l’opposition du CEP. Fondateur du Here Ai’a, artisan du dialogue avec Paris, il laisse une mémoire vivante dans l’histoire politique polynésienne.
John French Teariki, né le 12 juillet 1914 à Afareaitu (Moorea) et décédé le 5 octobre 1983, représente une figure charnière de l’histoire contemporaine polynésienne. Surnommé Tony localement, maire de Moorea-Maiao et plusieurs fois président de l’Assemblée territoriale, ce propriétaire terrien marqué par une enfance rurale deviendra le porte-voix de la conscience politique du fenua, notamment à travers son célèbre discours face au général de Gaulle en septembre 1966 contre les essais nucléaires français.
Fils d’une famille protestante influente, Teariki apprend dès son retour des Îles Cook à l’âge de quatorze ans, après la mort de son père, la valeur de la terre et de l’ancrage familial. Marié à une descendante des chefs d’Afareaitu, pêcheur puis transporteur maritime avant d’être agriculteur, il forge son identité sur le travail foncier, la solidarité insulaire et la culture biblique qui imprègne la vie quotidienne mooreaine. Cette dimension religieuse, où la Bible est souvent le seul livre du foyer, nourrit chez lui une vision politique assimilant la lutte polynésienne à un combat du peuple élu pour la préservation de la terre promise.
Engagé au RDPT de Pouvanaa a Oopa dès 1949, chef de section à Moorea et conseiller territorial, Teariki prend progressivement le relais du Metua après son exil. Proche de son beau-frère Henri Bouvier, syndicaliste antinucléaire, il sera sensibilisé aux risques du CEP, passant de la convergence avec Paris à une opposition argumentée et internationale. Sa trajectoire politique, du refus du centralisme à la construction de l’autonomisme pragmatique, illustre la capacité des bâtisseurs du fenua à allier enracinement local, conscience collective et dialogue institutionnel.
Ce portrait lève le voile sur une personnalité dont la mémoire collective se perpétue à Moorea, entre héritage protestant, combat foncier et engagement pour la voix des archipels.
Racines à Moorea : enracinement terrien et héritage protestant
Né au cœur d’Afareaitu, John Teariki grandit entre Moorea et les Îles Cook, avant d’assumer très jeune le rôle de chef familial et d’héritier d’un patrimoine foncier. Orphelin à quatorze ans, il gère l’exploitation du fenua à une période charnière de l’économie insulaire. Son mariage avec une descendante de notables locaux assoit à la fois son influence et sa légitimité auprès de la population mooreaine.
- Enfance : retour dans la maison familiale à 14 ans après la disparition de son père (1918), apprentissage du sens du collectif et de la solidarité insulaire.
- Propriétaire terrien : gestion d’un patrimoine foncier, enracinement rural et agriculture, rôle économique structurant pour Moorea.
- Famille protestante : la Bible, unique livre du foyer, façonne le regard du jeune Teariki qui puise dans les récits bibliques une conception du peuple polynésien « peuple élu » devant protéger sa terre.
L’œil perdu, le courage intact
À la suite d’un accident de pêche à la bonite, John perd un œil dès l’âge de 20 ans. Loin d’altérer sa vocation, cette blessure forge une résilience qui marquera toute sa trajectoire publique.
L’attachement à la terre est omniprésent dans ses choix et discours, comme le souligne ce témoignage :
« Le travail de la terre lui procurait bien plus de satisfaction que les honneurs liés à ses fonctions politiques. » — Dictionnaire historique du CEP
Aux côtés de Pouvanaa : bâtir le bastion mooreain de l’anticolonialisme
Dès 1949, John Teariki rejoint le RDPT de Pouvanaa a Oopa, s’affirmant rapidement comme chef de section à Moorea. Le parti conquiert l’Assemblée territoriale en 1953 et offre à la société polynésienne un premier accès au pouvoir politique.
- 1953 : élu conseiller territorial (la victoire du RDPT marque une rupture historique avec l’ordre colonial).
- 1953-1961 : chef du district d’Afareaitu, puis suppléant de Marcel Oopa (député du fenua).
- 1961-1967 : député de Polynésie française, voix importante dans les débats sur l’émancipation et la place des archipels à Paris.
La dissolution du RDPT en 1963 ne coupe pas ses liens avec le « Metua » : Teariki demeure l’un des héritiers de la vision anticoloniale de Pouvanaa, poursuivant ce combat à travers la fondation du Here Ai’a en 1965 pour défendre l’autonomie et les droits des Polynésiens.
« Il admire un homme : Pouvanaa a Oopa, farouche adversaire du centralisme métropolitain. Il entend continuer son œuvre pour le bien du peuple polynésien. » — Dictionnaire historique du CEP
| Date | Événement marquant |
|---|---|
| 1949 | Adhésion RDPT, chef de section Moorea |
| 1953 | Élu conseiller territorial, victoire historique du RDPT |
| 1961 | Devient député suite au décès de M. Oopa |
| 1965 | Fondation du Here Ai’a |
La conversion antinucléaire : Henri Bouvier et le combat contre le CEP
Au début des années 1960, l’économie polynésienne est frappée de plein fouet par la chute du coprah, de la nacre et du phosphate. À Paris en 1963, la délégation polynésienne espère une aide mais découvre l’annonce du projet d’implantation du Centre d’Expérimentations du Pacifique (CEP), présenté comme la solution économique. John Teariki, alors encore indécis, n’est pas d’emblée opposé aux essais nucléaires.
C’est Henri Bouvier, son beau-frère et syndicaliste engagé, qui va le sensibiliser aux dangers du CEP. Livre après livre, analyses scientifiques à l’appui, Teariki prend conscience de l’ampleur des risques liés à la radioactivité, du précédent de Bikini et des enjeux sanitaires pour le fenua.
- 16 mai 1963 : question préalable à l’Assemblée territoriale. Teariki évoque publiquement le précédent de Bikini et le sort imposé à la population, avant d’être interrompu et censuré par le représentant du gouverneur au nom de la « défense nationale ».
- 1965 : signature de la protestation solennelle contre le CEP, aux côtés de Jean Rostand et d’Albert Schweitzer. Le combat dépasse les frontières de la Polynésie, devenant une référence internationale antinucléaire.
« Monsieur le Président, nous vous demandons […] Puissiez-vous, Monsieur le Président, rembarquer vos troupes, vos bombes et vos avions. Alors, plus tard, nos leucémiques et nos cancéreux ne pourraient pas vous accuser d’être l’auteur de leur mal. Alors, nos futures générations ne pourraient pas vous reprocher la naissance de monstres et d’enfants tarés. »
— John Teariki, discours au général de Gaulle, 7 septembre 1966, Papeete
Le discours de 1966 à Papeete reste un moment fondateur de la parole politique polynésienne. Si son intervention reste sans réponse du Général de Gaulle, elle fait date et sera interprétée, rétrospectivement, comme un avertissement prophétique. Fragilisé politiquement, Teariki perd les élections législatives de 1967 face à Francis Sanford, soutenu par le réseau gaulliste.
Moments-clés de la mobilisation
- 1963 : Annonce officielle du CEP
- 16 mai 1963 : question préalable antinucléaire
- 1965 : protestation solennelle contre les essais
- 1966 : discours face au général de Gaulle
- 1967 : défaite électorale, marginalisation politique
Du radicalisme à l’autonomisme pragmatique : la réinvention politique
Touché par la défaite et l’isolement politique à la fin des années 1960, John Teariki va transformer son combat. S’il a incarné l’opposition radicale au nucléaire, il choisit désormais la voie du dialogue avec Paris, en soutenant la solution autonomiste qui s’impose dans les années 1970. Par son pragmatisme et son ancrage local, il contribue à faire évoluer la stratégie des leaders insulaires.
- Président à plusieurs reprises de l’Assemblée territoriale (1969-1970, 1971-1972, 1978-1979, 1980-1981), il s’engage dans les discussions qui aboutiront à la loi d’autonomie interne.
- Maire de Moorea-Maiao (1972-1983), il développe les infrastructures locales et valorise le rôle socio-économique des archipels face au centralisme de Papeete.
- Avec Francis Sanford et Frantz Vanizette, il participe au Front Uni pour l’Autonomie Interne, coalition inédite qui œuvre pour armer la Polynésie face aux enjeux nouveaux du territoire.
- Le retrait progressif après l’essor de nouvelles générations politiques (Flosse, Temaru) n’efface pas son action : Teariki finira ses jours à la ferme de Taravao, symbole d’un engagement par et pour la terre.
Son décès accidentel, suivi par des funérailles rassemblant plus de 2 000 personnes, consacre la mémoire d’un homme resté fidèle à son identité mooreaine jusqu’au bout.
Héritage mooreain : mémoire, archipels et enjeu foncier
La disparition de John Teariki marque la fin d’une ère où la défense du foncier et des droits des archipels passait avant toute logique partisane. À Moorea, sa mémoire façonne encore le paysage et les usages, tant à travers les infrastructures portant son nom que dans l’esprit des familles insulaires.
- Centrale électrique John Teariki à Moorea, emblème d’une vision autonomiste des équipements publics au service de l’île.
- Résidence sociale John et Ida Teariki : 125 logements sociaux qui rappellent le souci d’inclusion et d’ancrage territorial.
- Salle de réunion foncière et collège d’experts, preuve de l’importance accordée à la gestion des terres et à la médiation locale.
- Transmission politique : le parti Here Ai’a poursuit une activité symbolique, incarnant la continuité du combat pour l’autonomie et l’identité archipélagique, même en sommeil par endroit.
« Après sa mort, disparaît une façon de revendiquer les particularismes polynésiens enracinés dans le foncier et la terre ancestrale. » — Dictionnaire historique du CEP
| Patrimoine | Signification pour Moorea |
|---|---|
| Centrale électrique John Teariki | Dynamisme économique et autonomie énergétique insulaire |
| Résidence sociale John et Ida Teariki | Réponse aux besoins locaux en logement, inclusion sociale |
| Collège foncier, salle de réunion | Gestion concertée du foncier, préservation des droits coutumiers |
L’héritage de John Teariki ne se limite pas à Moorea : il symbolise, pour nombre de Polynésiens, la prééminence du local, la centralité du foncier et l’exigence d’une autonomie respectueuse des archipels, dans la fidélité à une éthique enracinée dans la terre et la mémoire du fenua.
Héritage et transmission dans le fenua
John Teariki incarne la figure charnière du passage entre résistance anticoloniale et autonomie pragmatique dans l’histoire des archipels. Propriétaire terrien, protestant, homme de la terre et des idées, il a su mobiliser toute une génération autour d’une vision où la défense du foncier et le respect des particularités insulaires prévalent sur les logiques partisanes et les intérêts métropolitains.
Son combat pour l’autonomie, nourri par sa proximité avec Pouvanaa a Oopa puis consolidé dans l’alliance avec Francis Sanford et Frantz Vanizette, a permis d’ancrer durablement la question de l’identité polynésienne au cœur des débats publics. Aujourd’hui, la mémoire de Teariki demeure vivace à Moorea et bien au-delà, symbolisée par les infrastructures, les logements sociaux et les lieux de réunion qui portent son nom.
Aux yeux des familles insulaires, ce bâtisseur politique rappelle à chaque génération que la terre du fenua ne se transmet pas qu’en héritage : elle impose à chacun un devoir d’engagement, de dialogue et de fidélité à la parole du peuple.
Repères biographiques
- Nom : John French Teariki, dit « Tony »
- Naissance : 12 juillet 1914, Afareaitu, Moorea
- Décès : 5 octobre 1983, ferme Taravao (accident agricole)
- Épouse : Ida Teariki, descendante de chefs d’Afareaitu
- Beau-frère : Henri Bouvier, syndicaliste antinucléaire
- Professions : Pêcheur, transporteur, agriculteur, propriétaire terrien
- Fonctions publiques : Député (1961-1967), Maire de Moorea-Maiao (1972-1983), Président de l’Assemblée territoriale (4 mandats)
- Partis : RDPT, Here Ai’a, Front Uni Autonomie Interne
Parcours de John Teariki : dates clés
- 1914 : Naissance à Afareaitu, Moorea
- 1949 : Adhésion RDPT, chef de section Moorea
- 1953 : Élu conseiller territorial, chef de district
- 1961 : Devient député après le décès de Marcel Oopa
- 1963 : Question préalable contre le CEP
- 1965 : Fondation Here Ai’a ; signature protestation solennelle
- 1966 : Discours face à de Gaulle
- 1967 : Défaite électorale, marginalisation
- 1969-1981 : Mandats successifs à la présidence de l’Assemblée territoriale
- 1972 : Élu maire Moorea-Maiao
- 1983 : Décès accidentel, funérailles suivies par 2 000 personnes
La Bible, socle du discours polynésien
À Moorea et dans la société polynésienne du XXe siècle, la culture biblique structure la rhétorique politique et nourrissait chez Teariki une vision assimilant le peuple polynésien à un peuple élu, chargé de veiller sur sa terre. Cette dimension explique la portée universelle de son engagement contre le CEP et pour l’autonomie.