Jacqui Drollet, Ia Mana te Nunaa et la naissance de l’écologie maohi

Jacqui Drollet, Ia Mana te Nunaa et la naissance de l’écologie maohi

Militant anti‑nucléaire de la première heure, cofondateur du Ia Mana te Nunaa et président de l’Assemblée, Jacqui Drollet a imposé l’idée que l’avenir politique de la Polynésie française se joue aussi dans ses lagons, ses terres et sa langue. De la lutte contre le CEP à la défense du reo maohi, son parcours a fait entrer l’écologie dans le cœur du débat indépendantiste.

Jacqui Drollet est l’un de ceux qui ont fait basculer la politique polynésienne dans le temps de l’écologie. Militant anti-nucléaire dès les années 1970, cofondateur du Ia Mana te Nunaa aux côtés d’Henri Hiro et d’autres intellectuels maohi, ministre puis président de l’Assemblée de la Polynésie française, il a tissé, tout au long de sa carrière, un même fil conducteur : l’avenir du Pays ne peut pas se penser sans la protection de ses lagons, de ses terres et de sa culture. Pour lui, l’indépendance n’est pas seulement une affaire de statuts, mais aussi de santé des populations, de souveraineté alimentaire et de défense du fenua face aux héritages du Centre d’expérimentation du Pacifique.

Né à Papeete en 1944, Jacqui Drollet appartient à cette génération qui voit arriver le CEP, les essais nucléaires de Mururoa et Fangataufa, et qui refuse que la Polynésie devienne un simple terrain de jeu stratégique pour les grandes puissances. Dans les années 1970, il rejoint les mobilisations qui rassemblent militants, artistes et religieux contre les tirs atomiques, puis participe à la création d’un parti original, le Ia Mana te Nunaa, qui mêle socialisme autogestionnaire, reo maohi et critique du capitalisme importé. À travers tracts, bulletins en langue tahitienne et prises de parole publiques, ce courant fait entrer des mots nouveaux dans le débat : pouvoir du peuple, protection de la nature, dignité des victimes du nucléaire.

Au fil des décennies, Jacqui Drollet ne restera pas seulement un homme de meetings. Il deviendra ministre de la Santé et de l’Environnement, puis vice-président du gouvernement et enfin président de l’Assemblée, portant ses combats au cœur de l’appareil d’État. De la “loi Drollet” sur la téléphonie mobile aux débats sur la réhabilitation des anciens sites du CEP, il défend l’idée que réglementation, transition énergétique et justice environnementale font partie intégrante du projet de société maohi. C’est ce parcours, où écologie, culture et indépendance marchent ensemble, que ce portrait propose de retracer.

Des années CEP à la prise de conscience : le temps des colères

Lorsque la France installe le Centre d’expérimentation du Pacifique à Mururoa et Fangataufa dans les années 1960, une partie de la classe politique polynésienne accepte encore ces essais au nom du “progrès” et des retombées économiques. Très vite pourtant, médecins, enseignants, religieux et habitants des archipels commencent à s’inquiéter des conséquences sanitaires et environnementales des tirs atmosphériques puis souterrains. C’est dans ce contexte de doutes et de colères que se forme la conscience politique de Jacqui Drollet, pour qui la question nucléaire devient indissociable de la dignité du peuple maohi.

Au cours des années 1970, les premières mobilisations structurées contre les essais prennent forme. Des réunions publiques sont organisées, des textes circulent, des artistes s’engagent. Aux côtés d’autres figures, Jacqui Drollet participe à cette montée en puissance d’un mouvement anti-nucléaire polynésien qui refuse la banalisation des tirs et exige transparence, protection des populations et reconnaissance des victimes. Cette histoire, aujourd’hui revisitée par les enquêtes sur les indemnisations, l’ampleur des contaminations et les pressions exercées par le CEA, éclaire la matrice de son engagement : défendre le fenua, c’est d’abord refuser qu’il serve de laboratoire à ciel ouvert.

Pour cette génération, la lutte contre le CEP n’est pas seulement une bataille technique sur des normes de radioprotection : c’est un combat existentiel pour dire que la vie, le lagon et la terre maohi ne sont pas négociables.

Ia Mana te Nunaa : quand l’indépendance se pense avec la nature

En 1975, Jacqui Drollet franchit une nouvelle étape en cofondant, avec notamment Henri Hiro, le parti Ia Mana te Nunaa, littéralement “Que le pouvoir soit au peuple”. Ce mouvement se distingue d’emblée dans le paysage politique polynésien : il défend un projet d’indépendance articulé à un socialisme autogestionnaire, à la valorisation du reo maohi et à une critique radicale du capitalisme et de la militarisation de l’océan Pacifique. Loin d’un simple parti d’élus, le Ia Mana te Nunaa se conçoit comme un laboratoire d’idées où se croisent militants, intellectuels, enseignants, artistes et pasteurs.

Le parti diffuse des bulletins et tracts en langue tahitienne, travaillant le vocabulaire politique maohi pour parler de souveraineté, de propriété foncière, de lagon et de justice sociale. Derrière cette démarche linguistique, il y a la conviction que l’on ne peut pas penser l’avenir du Pays avec les seuls mots hérités de la colonisation. Le programme met en avant le développement du secteur primaire, l’autosuffisance alimentaire, la protection des terres et des lagons, ainsi qu’un projet de coopération pan-polynésienne entre les peuples autochtones du Pacifique. Des travaux de recherche récents, notamment ceux publiés en ligne sur l’histoire des réseaux du Ia Mana te Nunaa, montrent combien ce courant a pesé dans la manière dont la Polynésie française pense encore aujourd’hui le lien entre environnement, identité et émancipation.

  • Indépendance : non comme isolement, mais comme capacité à décider de l’usage des terres, des lagons et des ressources.
  • Ecologie : protection des écosystèmes coralliens, critique de la militarisation et des pollutions importées.
  • Culture : recentrage sur le reo maohi, les savoirs et les pratiques du fenua comme fondement du projet politique.

Ministre, vice-président, président de l’Assemblée : l’écologiste entre dans l’appareil d’État

À partir de la fin des années 1980, le parcours de Jacqui Drollet prend une nouvelle dimension : celui qui a longtemps été perçu comme un militant de terrain fait son entrée au gouvernement de la Polynésie française. Il devient ministre de la Santé, de l’Environnement et de la Recherche scientifique, puis, sous une présidence Oscar Temaru, vice-président et ministre du Tourisme et de l’Environnement. Dans ces fonctions, il tente de traduire en politiques publiques ce qu’il défendait jusque-là dans les meetings : prévention sanitaire, protection des lagons, maîtrise de l’urbanisation et réflexion sur un modèle touristique plus respectueux du fenua.

Son influence se fait aussi sentir sur des sujets a priori éloignés de l’écologie, comme la régulation des télécommunications avec la fameuse “loi Drollet” sur la téléphonie mobile, défendue au nom de l’intérêt général des usagers et de la lutte contre les situations de monopole. Élu ensuite président de l’Assemblée de la Polynésie française, il préside les débats sur la réhabilitation des anciens sites du CEP, la gestion des déchets ou la transition énergétique, en cherchant à faire dialoguer élus autonomistes et indépendantistes autour des enjeux environnementaux. Dans ces années-là, les dossiers sur la dépollution, la sécurité nucléaire ou les énergies renouvelables occupent une place croissante dans l’agenda du Pays, comme en témoignent aujourd’hui les analyses de Tahiti Presse sur la transition énergétique et la reconversion des territoires marqués par l’histoire du nucléaire.

Le saviez-vous ?

La “loi Drollet” sur la téléphonie mobile a été adoptée avec le soutien de formations politiques qui s’opposaient par ailleurs sur l’indépendance ou l’autonomie. Elle illustre la capacité de Jacqui Drollet à construire des majorités ponctuelles autour de dossiers concrets, dès lors qu’il s’agissait de réguler un secteur jugé stratégique pour les habitants et de limiter les rentes de situation.

Défense du lagon, de la langue et de la culture ma’ohi

Au-delà des institutions, Jacqui Drollet reste attaché aux combats de terrain. Il soutient les collectifs qui défendent les lagons, les récifs coralliens et l’accès public au littoral, notamment lorsque des projets immobiliers ou touristiques menacent de privatiser des portions entières de rivage. Ces mobilisations locales, que l’on retrouve aujourd’hui encore dans des communes comme Moorea ou Teahupo’o, prolongent l’idée que le fenua n’est pas une simple ressource économique, mais un bien commun à protéger pour les générations futures.

Parallèlement, il fait du reo maohi un outil politique à part entière. À l’Assemblée, il intervient régulièrement en langues polynésiennes, défend la place du tahitien dans les débats publics et travaille, avec d’autres, à forger un lexique permettant de parler d’indépendance, de droits fonciers ou de justice environnementale à partir de concepts maohi. Son compagnonnage avec la génération d’Henri Hiro – poète, homme de théâtre, figure d’un renouveau culturel engagé – illustre cette conviction que la lutte pour la terre et la mer va de pair avec la reconquête de la langue, de la spiritualité et des récits propres au peuple maohi.

Repères biographiques

  • Nom complet : Jacqui (Jacques-Denis) Drollet
  • Naissance : 22 novembre 1944, Papeete
  • Engagements majeurs : cofondateur du Ia Mana te Nunaa, militant anti-nucléaire, défenseur du reo maohi
  • Fonctions principales : ministre de la Santé et de l’Environnement, vice-président du gouvernement, président de l’Assemblée de la Polynésie française

Un héritage où écologie et indépendance ne font qu’un

Au moment où il annonce sa retraite politique et affirme vouloir “passer la main aux jeunes”, Jacqui Drollet laisse derrière lui bien plus qu’un parcours d’élu. Son héritage tient dans cette idée forte : en Polynésie française, l’écologie, la justice nucléaire, la défense du foncier et la lutte pour l’indépendance forment un même horizon. Protéger les lagons, réparer les injustices subies par les victimes des essais et redonner vie au reo maohi ne sont pas, pour lui, des dossiers séparés, mais les différentes faces d’un même combat pour la dignité du peuple maohi.

Cette vision irrigue aujourd’hui encore les mobilisations du fenua : associations anti-nucléaires, collectifs pour l’accès public au littoral, mouvements de jeunesse engagés sur le climat ou la transition énergétique reprennent, chacun à leur manière, le lien qu’il avait tracé entre environnement, mémoire et souveraineté. Dans les débats actuels sur l’énergie verte, la protection du lagon ou la reconnaissance des conséquences du CEP, l’empreinte de Jacqui Drollet demeure visible en filigrane. Son parcours rappelle que l’écologie polynésienne ne se réduit pas à des objectifs techniques de réduction d’émissions, mais qu’elle porte aussi une exigence politique et culturelle : celle de pouvoir décider, depuis le fenua, de ce qui est acceptable pour la terre, la mer et les générations à venir.


Notre série « les bâtisseurs de la politique en Polynésie française » :

À propos de l'auteur :

Hina
Hina Teariki

Hina Teariki est une journaliste polynésienne de 38 ans, née et élevée à Papeete. Diplômée en journalisme de l'Université de la Polynésie française, elle a commencé sa carrière en 2008 comme pigiste pour divers journaux locaux avant de rejoindre Tahiti Presse en 2010. Passionnée par la culture et l'environnement polynésiens, Hina s'est spécialisée dans les reportages sur le développement durable, le changement climatique et la préservation des traditions locales. Elle est connue pour son style d'écriture engagé et ses enquêtes approfondies sur les enjeux sociaux et écologiques du fenua.

Hina Teariki est une journaliste polynésienne de 38 ans, née et élevée à Papeete. Diplômée en journalisme de l'Université de la Polynésie française, elle a commencé sa carrière en 2008 comme pigiste pour divers journaux locaux avant de rejoindre Tahiti Presse en 2010. Passionnée par la culture et l'environnement polynésiens, Hina s'est spécialisée dans les reportages sur le développement durable, le changement climatique et la préservation des traditions locales. Elle est connue pour son style d'écriture engagé et ses enquêtes approfondies sur les enjeux sociaux et écologiques du fenua.

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