LEXPOL REO MĀ’OHI : quand le droit parle enfin la langue tahitienne

LEXPOL REO MĀ’OHI : quand le droit parle enfin la langue tahitienne

Le Pays franchit une nouvelle étape pour rapprocher le droit du quotidien des Polynésiens. Le Conseil des ministres vient d’acter la mise en place de LEXPOL REO MĀ’OHI, une version en langue tahitienne de la plateforme officielle de diffusion des lois et règlements de la Polynésie française. Pensé d’abord pour les habitants des archipels, ce dispositif doit permettre à chacun de comprendre plus facilement les textes qui encadrent sa vie de tous les jours : foncier, pêche, logement, social.

Au-delà du symbole, cette évolution répond à une réalité : pour de nombreux Polynésiens, surtout dans les archipels, un texte rédigé uniquement en français administratif reste difficile à comprendre et à s’approprier. En proposant une version en langue tahitienne des lois et règlements, LEXPOL REO MĀ’OHI veut réduire cet écart et permettre à chacun de lire le droit du Pays dans la langue qu’il utilise au quotidien.

Cette même volonté de faire vivre la langue du pays dans le quotidien se retrouve déjà dans d’autres initiatives, comme la mise en place de livres audio polynésiens dans les transports en commun, détaillée dans notre article « Des livres audio dans les bus : la culture polynésienne en mouvement ».

Quand le droit du Pays s’écrit aussi en langue tahitienne

Jusqu’ici, la plateforme LEXPOL, le service public de la diffusion du droit en Polynésie française, proposait principalement les lois du Pays, arrêtés et délibérations en français, dans une interface souvent perçue comme technique par le grand public. Avec LEXPOL REO MĀ’OHI, validé en Conseil des ministres, le gouvernement veut franchir un cap : offrir, pour un nombre croissant de textes, une version en langue tahitienne directement accessible en ligne, depuis Papeete comme depuis les archipels.

Concrètement, l’objectif affiché est double :

  • Améliorer l’accessibilité du droit pour les personnes plus à l’aise en reo mā’ohi qu’en français administratif, notamment dans les îles éloignées.
  • Renforcer l’intelligibilité des textes en expliquant, dans la langue du pays, des notions parfois complexes liées au foncier, à l’action sociale ou aux politiques publiques.

« Mettre le reo mā’ohi au cœur du droit, c’est reconnaître qu’une loi n’a de sens que si les citoyens peuvent se l’approprier », résume un des acteurs mobilisés autour de la première rencontre consacrée au reo mā’ohi dans le domaine juridique.

Pour les habitants de Rurutu, de Ua Pou ou de Fakarava, la promesse est claire : ne plus découvrir un texte foncier, un arrêté sur la pêche ou une aide au logement uniquement en français, mais disposer aussi d’une version en langue tahitienne, pensée pour être lue et discutée en famille, au fare comme au conseil municipal.

Ce que change LEXPOL REO MĀ’OHI dans le paysage juridique

Depuis plus de dix ans, la plateforme LEXPOL centralise les lois du Pays, arrêtés, délibérations et avis officiels de la Polynésie française. Outil de référence pour les juristes, les administrations et les professionnels, elle reste pourtant souvent perçue comme un univers réservé aux initiés, avec un langage technique et des textes longs, uniquement en français.

Avec LEXPOL REO MĀ’OHI, le gouvernement ouvre une nouvelle étape : proposer, progressivement, une version en langue tahitienne des principaux textes qui structurent la vie quotidienne, qu’il s’agisse de foncier, de pêche, de protection sociale ou d’aides au logement. L’ambition est claire : faire en sorte que le droit du Pays puisse être lu, compris et discuté dans la langue utilisée à la maison, au marché ou au conseil municipal.

  • Pour les institutions, c’est un changement de culture : chaque nouveau texte important doit être pensé aussi en reo mā’ohi, avec des termes partagés et assumés.
  • Pour les citoyens, c’est la promesse de ne plus découvrir des règles qui « tombent d’en haut », mais de pouvoir les lire dans une langue familière, sans intermédiaire.

Cette évolution s’inscrit plus largement dans le mouvement de modernisation et de rapprochement des services publics déjà engagé par le Pays et l’État, qu’il s’agisse d’investissements dans le numérique, le désenclavement ou l’accès aux services dans les archipels, comme l’a illustré récemment l’article « Investissements record de l’État en Polynésie en 2024 ».

Concrètement, pour un citoyen de Rurutu, Ua Pou ou Fakarava

Dans les archipels, comprendre une loi ou un règlement ne se résume pas à cliquer sur un lien. Entre une connexion internet parfois aléatoire, des démarches à faire à distance et des textes rédigés dans un français administratif dense, beaucoup de familles s’en remettent encore aux élus locaux, aux agents communaux ou à un proche « qui s’y connaît » pour décrypter les règles qui les concernent.

Pour un habitant de Rurutu, de Ua Pou ou de Fakarava, pouvoir ouvrir un texte foncier, un arrêté sur la pêche lagonaire ou une aide sociale et en lire une version en langue tahitienne change la manière d’aborder le droit. Le texte n’est plus seulement un document lointain : il devient un support de discussion en famille, au fare, avec le tavana ou au sein d’un comité de quartier.

  • Une famille peut mieux suivre les étapes d’un dossier foncier et saisir ce que la décision implique pour la terre.
  • Un pêcheur peut comprendre plus facilement les zones autorisées, les périodes de repos biologique ou les obligations de sécurité.
  • Une personne âgée peut s’approprier les conditions d’accès à une aide sans dépendre uniquement d’un intermédiaire francophone.

« Quand on lit la loi dans la langue du pays, on se sent moins petit face à l’administration », résument souvent des habitants des îles qui demandent depuis des années une information plus claire et plus proche de leur réalité.

Dans des dossiers sensibles comme la justice foncière ou la gestion des héritages, où chaque mot compte, la possibilité de consulter des textes plus accessibles ouvre aussi la voie à des échanges plus équilibrés entre familles, avocats, notaires et institutions, comme on le voit déjà dans des affaires suivies aux Tuamotu et évoquées dans notre article « Justice foncière : les familles des Tuamotu face à l’Église ».

Juristes, linguistes, enseignants : les artisans d’un droit bilingue

Derrière LEXPOL REO MĀ’OHI, il n’y a pas qu’une décision politique : une communauté de juristes, linguistes, traducteurs et enseignants travaille à faire entrer la langue tahitienne dans un univers où chaque mot engage des droits et des obligations. Trouver le bon terme pour parler d’usufruit, de servitude ou de subvention en reo mā’ohi ne va pas de soi, surtout lorsqu’il faut concilier précision juridique et compréhension par le plus grand nombre.

Les premières rencontres consacrées au reo mā’ohi dans le domaine juridique ont permis de croiser les approches : le regard des services du Pays, celui des enseignants de langue, celui des traducteurs et des universitaires. Ensemble, ils bâtissent un vocabulaire commun, testé sur des textes concrets et appelé à être enrichi au fil des années.

  • Les juristes veillent au respect du sens juridique et à la sécurité des textes.
  • Les linguistes et enseignants s’assurent que la formulation reste naturelle et intelligible pour les locuteurs.
  • Les traducteurs font le lien entre ces deux mondes, en tenant compte des usages réels de la langue.

Ce travail s’inscrit dans la continuité d’autres chantiers de traduction spécialisée, comme l’élaboration d’un dictionnaire nucléaire bilingue qui a déjà montré combien la langue du fenua peut porter des sujets techniques et sensibles sans perdre en rigueur.

Une étape dans l’histoire du reo mā’ohi et de la mémoire du fenua

Inscrire le reo mā’ohi dans les textes de loi, c’est aussi prolonger une histoire déjà ancienne. Depuis un demi-siècle, l’Académie tahitienne – Fare Vāna’a travaille à normaliser l’orthographe, enrichir le vocabulaire et encourager l’usage écrit de la langue dans l’école, les médias et la vie publique.

Peu à peu, les grandes dates et les figures marquantes de la Polynésie (rois et reines, leaders politiques, mouvements culturels) ont été racontés, débattus et réinterprétés. Demain, les décisions qui façonnent le quotidien des habitants pourront elles aussi être lues et discutées dans la langue du pays. LEXPOL REO MĀ’OHI ne met pas fin aux inégalités d’accès au droit, mais il ouvre une voie : celle d’un droit plus proche des réalités du fenua, où la langue tahitienne n’est plus seulement un patrimoine à protéger, mais un outil vivant de citoyenneté.

Dans cette perspective, chaque nouveau texte traduit, chaque terme juridique stabilisé en reo mā’ohi, constitue une pierre de plus posée entre mémoire, langue et institutions ; une passerelle supplémentaire entre Tarahoi et les fare des archipels.

À propos de l'auteur :

Hina
Hina Teariki

Hina Teariki est une journaliste polynésienne de 38 ans, née et élevée à Papeete. Diplômée en journalisme de l'Université de la Polynésie française, elle a commencé sa carrière en 2008 comme pigiste pour divers journaux locaux avant de rejoindre Tahiti Presse en 2010. Passionnée par la culture et l'environnement polynésiens, Hina s'est spécialisée dans les reportages sur le développement durable, le changement climatique et la préservation des traditions locales. Elle est connue pour son style d'écriture engagé et ses enquêtes approfondies sur les enjeux sociaux et écologiques du fenua.

Hina Teariki est une journaliste polynésienne de 38 ans, née et élevée à Papeete. Diplômée en journalisme de l'Université de la Polynésie française, elle a commencé sa carrière en 2008 comme pigiste pour divers journaux locaux avant de rejoindre Tahiti Presse en 2010. Passionnée par la culture et l'environnement polynésiens, Hina s'est spécialisée dans les reportages sur le développement durable, le changement climatique et la préservation des traditions locales. Elle est connue pour son style d'écriture engagé et ses enquêtes approfondies sur les enjeux sociaux et écologiques du fenua.

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